On trouve tous un peu le temps long durant cette interminable pause liée au coronavirus. De quoi jeter un coup d’œil dans le rétroviseur grâce à l’adaptation de la méthode d’un des plus réputés analystes du hockey: Alan Ryder.

Par Grégory Beaud

 

Durant cette période creuse, j’ai eu la chance de suivre des cours d’Analytics dans le cadre d’un programme dirigé par Mike Oke, manager général des Peterborough Petes (OHL). De quoi m’ouvrir les yeux sur de nombreux aspects du jeu et, surtout, des statistiques dites «avancées». En préambule, on précise une chose: cela ne remplacera évidemment jamais l’œil humain. Mais peut-être que cette approche pourrait amener un autre point de vue, propice à lancer le débat. Et pour cette raison, je suis content d’essayer de vous en parler.

Durant ces huit semaines de formation, plusieurs lectures m’ont permis de découvrir des auteurs passionnants. Alan Ryder en est forcément un. Il y a plus de quinze ans, il a développé une méthode capable d’allouer des points aux joueurs en fonction du succès de leur équipe respective. «Cela met les performances offensives et défensives sur le même pied d’égalité», selon sa propre présentation. En clair: on va tenter de quantifier non seulement l’attaque, mais la défense également. J’ai décidé de l’adapter sur la saison 2019-2020 du championnat de Suisse afin de voir si nous pouvions en tirer quelque chose.

 

Concrètement, c’est quoi la Player Contribution?

Pour commencer l’analyse, on part d’un postulat finalement assez simple. Sur le cours d’une saison, plus une équipe marquera de buts par rapport à son adversaire, plus elle aura du succès. Logique, non? Tout ceci est évidemment étayé par l’analyse des 60 dernières années de NHL. Pour faire court, plus le ratio de buts se rapproche de 100% et plus le pourcentage de victoires augmente comme on peut le voir dans le graphique ci-dessous (Source: wws.hockeyanalytics.com) 

Dès lors, le succès d’une équipe peut se mesurer dans le nombre de buts «marginaux» inscrits par rapport aux buts encaissés. C’est avec cette base des «buts marginaux» qu’est ensuite calculé l’impact des différents joueurs dans les performances de l’équipe dans une succession d’opérations mathématiques. Cela prend 60 pages et une grosse semaine de boulot au bas mot. Plongez-y, vous verrez c’est passionnant.

Ensuite, pour faire simple, ces buts marginaux (ceux qui définissent le succès ou non d’une équipe) sont « saucissonnés » en différentes phases de jeu (5v5, Power-Play et Box Play). Chacune de ces phases est également divisée avec l’aspect offensif et défensif. Dès lors, chacune de ces six phases est analysée individuellement en fonction des résultats de l’équipe. Pour ceux qui veulent en savoir davantage, je vous redirige volontiers vers ce document d’une soixantaine de pages (Ici). Tout l’intérêt de cette méthode est de quantifier l’apport des différents joueurs au-delà des points ou même du Corsi. Et je ne parle évidemment pas du +/-.

 

Les différentes catégories

Revenons au sujet qui nous intéresse: la National League. Grâce aux statistiques d’Instat, le fastidieux processus de calcul a pu être possible. Voilà les conclusions données pour la saison 2019-2020.

Pour en arriver au classement du joueur ayant le plus grand impact sur le succès tant offensif que défensif de son équipe, on doit donc isoler les statistiques en six catégories: Contribution offensive à 5v5 (PCO EH), Contribution Offensive en power-play (PCO PP), Contribution Offensive en box-play (PCO PK), Contribution défensive à 5v5 (PCD EH), Contribution défensive en power-play (PCD PP), Contribution défensive en box-play (PCD PK) et, enfin la capacité à ne pas prendre de pénalités (PCD SHO). Si vous le voulez bien, nous allons y aller catégorie par catégorie et position par position, avant d’avoir une analyse globale du championnat.

Les « points » exprimés tout au long de cette analyse représentent l’apport du joueur à son équipe. Un score de 0 représente un apport nul et plus le chiffre est élevé, plus l’impact est grand.

Contribution offensive. Les attaquants

 A 5 contre 5. Tout ça pour en arriver à la conclusion que Pius Suter est trop fort pour la National League? Pas que. Mais en effet, le joueur de Zurich et futur joueur des Chicago Blackhawks en NHL a réalisé une saison ahurissante. Mais c’est surtout à 5 contre 5 qu’il a fait une sacrée différence avec 23 buts et 16 assists. Ce n’est pas un hasard s’il ne figure pas dans le Top 10 des attaquants les plus efficaces en Power-play. Par contre cela rend sa saison encore plus impressionnante qu’elle ne l’était. Harri Pesonen (Langnau) et Daniel Winnik (Genève) sont les deux seuls à avoir plus ou moins tenu le rythme de Pius Suter dans cette catégorie. 

En power-play. A la vue de ce tableau, quelle était l’équipe avec le meilleur power-play de National League? Bingo! Bienne. Avec trois joueurs dans les sept plus efficaces de la ligue, les Seelandais sont bien représentés. Dans les individualités intéressantes à remarquer dans cette catégorie, Jason Fuchs est probablement le plus pertinent. Avec 18 passes décisives, il est le meilleur de la ligue dans ce domaine. Sans surprise, le sniper Grégory Hofmann est au sommet. Vous vous attendiez à voir Daniel Brodin dans ce tableau? Moi non plus. Avec près d’un quart des buts de Fribourg en power-play (7/29), sa contribution aux victoires des Dragons était pourtant majeure.

En box-play. Elle est volontairement omise du tableau, car son impact sur le résultat global est finalement peu important. Mais cette catégorie spécifique est dominée par les Genevois. Noah Rod (2 buts) et Tanner Richard (3 assists). Ce dernier est d’ailleurs le seul à avoir un score supérieur à 10. La majorité des joueurs se situe entre 0 et 5. Raison pour laquelle j’ai décidé de ne pas engorger le tableau. 

 Total. Pius Suter est forcément largement en tête, tandis que Jan Kovar fait sa première apparition dans le tableau. Dans les deux catégories, le joueur de Zoug est classé juste hors du Top 12 mais fait tout de même une saison très régulière.

 Contribution offensive. Les défenseurs 

A 5 contre 5. Aucun défenseur n’a fait mieux que Ryan Gunderson en terme de contribution au succès de son équipe à égalité numérique. Présent sur 21 (7 buts, 14 assists) des 87 buts fribourgeois dans cette situation, l’arrière a justifié son statut de renfort étranger et validé sa prolongation de contrat de deux ans obtenue en cours de saison. Derrière lui, Dominik Egli (Rapperswil) a réalisé une saison digne d’éloges. Discret à Lausanne, Petteri Lindbohm est pourtant à créditer d’un très bel exercice, malgré le fait qu’il n’était quasi jamais aligné en power-play.

En power-play. Otso Rantakari n’a eu besoin que de 37 matches pour être le défenseur le plus efficace en supériorité numérique. Sans surprise, les artificiers sont présents. Notons la présence de deux joueurs d’Ambri, Michael Fora et Nick Plastino, dans les douze meilleurs de la ligue.

En box-play. Comme pour les attaquants, cette statistique ne figure pas dans le tableau. On peut tout de même remarquer que c’est à nouveau un Genevois en tête: Jonathan Mercier. Philippe Furrer et Félicien Du Bois sont juste derrière lui.

Total. La première place de Dominik Egli n’est pas une surprise. Deuxième à 5 contre 5 et quatrième en power-play, il a été la belle surprise de cette saison. On peut également mettre en lumière  la quatrième place de Yannick Rathgeb dans ce classement. 

Contribution défensive. Les attaquants 

A 5 contre 5.  Seuls les joueurs avec au minimum 13 minutes de jeu par match son pris en considération. Pourquoi 13? Pour deux raisons. 1. Il faut bien mettre la ligne quelque part. 2. Martin Ness. Oui oui, vous avez bien lu. On ne va pas se mentir, il m’a donné des maux de crâne. Je m’explique. Avec plus de 500 minutes de présence à égalité numérique et seulement sept buts encaissés, l’ailier a réalisé une statistique hors-normes. Son « score » de 60 dans cette statistique particulière ne me paraît pas représentatif. On peut également ajouter les 57 de Sandro Schmid (10 minutes par match). Parmi les joueurs avec au moins 13 minutes de présence par match, j’aime tout particulièrement la présence de Marco Miranda (Genève) dans cette liste en quatrième position. Les Zougois sont présents en masse dans cette liste. Le fait que l’EVZ soit la deuxième meilleure équipe derrière Zurich à 5 contre 5 joue forcément un rôle.

En box-play. Les joueurs de Langnau Pascal Berger et Ben Maxwell sont de loin les deux attaquants les plus utilisés de la ligue en infériorité numérique. Et comme ils étaient statistiquement au-dessus de la moyenne, cela se remarque immédiatement. On peut également noter qu’aucun joueur n’est présent dans le Top 12 des deux catégories. 

Pénalités. Ne pas prendre de pénalités est un vrai attribut. Et plus le joueur est présent sur la glace, plus il a de risques d’être sanctionné. Cette statistique particulière est également omise du tableau ci-dessus, mais est prise en compte au moment de faire le classement total. Je vais tout de même vous le donner. On peut remarquer la présence, encore une fois, de Jani Lajunen et de ses quatre pénalités mineures malgré un important temps de jeu ET un réel impact défensif. On peut dire la même chose pour Marco Miranda présent tant dans l’efficacité défensive à 5 contre 5 que dans ce tableau des pénalités.

 

Total. Ce n’est pas franchement un hasard, mais la méthode d’Alan Ryder fait de Jani Lajunen l’attaquant le plus impactant sur le plan défensif et il serait mon candidat pour le trophée Selke du meilleur attaquant défensif si cet accessit existait en Suisse. Nathan Marchon était l’attaquant le moins efficace de la ligue à 5 contre 5 d’un point de vue offensif. Le joueur de Fribourg et par contre en bonne position dans ce classement défensif tout comme un Marco Miranda dont l’implication défensive est peut-être sous-estimée.

Contribution défensive. Les défenseurs

A 5 contre 5. Plusieurs noms intéressants dans ce tableau. Le plus surprenant? Isacco Dotti à n’en pas douter. L’arrière d’Ambri est pourtant très solide à 5 contre 5 tout en jouant près de 16 minutes par match. Vous le regarderez plus attentivement la saison prochaine (moi aussi, d’ailleurs). Mike Völlmin est également très bien évalué dans cette catégorie puisqu’il est le troisième défenseur le plus efficace de la ligue. Peu à son avantage offensivement, Philippe Furrer compense pas une intransigeance défensive.

En box-play. Comme pour les attaquants, les joueurs de Langnau ont un temps de jeu pharaonique, ce qui influence forcément un peu sur les résultats. On note la présence de Daniel Vukovic, toujours aussi précieux dans cet exercice. Petteri Lindbohm, pourtant très bon offensivement à 5 contre 5, est également présent de l’autre côté de la glace à 4 contre 5. Un des défenseurs les plus complets de la ligue la saison dernière? Pas impossible même si Raphael Diaz fait sentir sa présence dans quasi tous les compartiments du jeu.

Pénalités. Quiz. Quel est le défenseur le moins bien noté dans la « capacité à ne pas prendre de pénalités »? Johan Morant, bien sûr. Il perd même 10 points dans ce classement spécifique au même titre que Philippe Furrer. Yannick Rathgeb n’est d’ailleurs pas loin tout comme Petteri Lindbohm. Les meilleurs dans le domaine? Eric Blum (Berne), Federico Lardi (Langnau) et Henrik Tömmernes (Genève).

Total. Raphael Diaz, non content d’être très présent offensivement (lire ci-dessus) est également le meilleur de l’autre côté de la glace. Evidemment, jouer à Zoug est loin d’être un désavantage. Marc Abplanalp (Fribourg) a sûrement réalisé sa meilleure saison en carrière puisqu’il a été efficace en attaque et solide en défense. Tout comme Henrik Tömmernes. Mais ça, c’est moins une surprise.

Totaux

Et si l’on fait le total de tout cela, Pius Suter est évidemment le joueur ayant le plus contribué au succès de son équipe la saison dernière. De très loin même. Du côté des défenseurs, Raphael Diaz est le premier. Attention, cela ne veut pas dire qu’il s’agit là du classement des meilleurs joueurs de la ligue. Mais de ceux ayant le plus contribué tant offensivement que défensivement aux résultats de leur équipe. Un nom saute aux yeux. Comme dit précédemment: Marc Abplanalp. Est-il placé trop haut? Sans aucun doute. Mais avec 13 points en n’évoluant jamais sur le power-play tout en jouant beaucoup le box-play sans concéder de buts, il y a des moyens d’expliquer son rang. 

Et comme déjà dit au tout début de cet article: il ne s’agit pas là de la vérité. Mais d’un point de vue qui tente de quantifier l’apport défensif et, pourquoi pas, de nous faire voir certains joueurs sous un autre jour.

Après ce premier article très détaillé, je vais essayer de faire une analyse des quatre clubs romands ces prochains temps. N’hésitez pas à me donner votre avis ou faire part de vos remarques en commentaire ou, mieux encore, sur la partie forum de notre site!

A vous de jouer

Sur le logiciel « Tableau Public », j’ai répertorié les joueurs de National League lors de la saison dernière. Vous pouvez jouer avec les filtres sur la droite. Temps de glace, position et équipes: c’est vous qui décidez. Il est probablement préférable de regarder cela sur un ordinateur ou une tablette. Et si l’embed ne fonctionne pas, le tableau se trouve ici